Eduquer contre le racisme

Eduquer contre le racisme_MDPLLe 6 mai dernier, Lilian Thuram, Dany Laferrière et Rodney Saint Eloi étaient de passage à FOKAL pour « éduquer contre le racisme ». A cette occasion, la présidente de FOKAL, Michèle D. Pierre-Louis, a partagé quelques réflexions en introduisant les trois auteurs qui signaient également trois ouvrages. Nouvèl FOKAL partage avec vous un extrait de sa présentation.

« Trois auteurs et trois livres.

Je commencerai par l’Immortel, notre Dany, Dany et Vava. Le baiser mauve de Vava. Ce beau livre illustré que Dany nous livre, toujours avec humour, avec amour et qui nous met en joie. Livre pour enfant? Pas si sûr. Tout adulte devrait le lire.

Puis l’ami de toujours, l’amoureux fou de littérature, de poésie, et de diffusion de littérature et de poésie, Rodney St Eloi qui veut nous présenter Bonjour voisine, une anthologie de textes recueillis après les Rencontres québécoises de l’année dernière et publiés par Mémoire d’encrier.

Et nous avons l’immense plaisir d’accueillir Lilian Thuram, connu du public comme une étoile du football, mais qui est ici avec nous en tant qu’auteur.

Trois livres, trois auteurs.

Le baiser mauve de Vava

Bonjour voisine

Mes étoiles noires

Ils vont tour à tour prendre la parole pour un dialogue avec vous. Mais avant, quelques réflexions personnelles.

Vous connaissez tous Lilian Thuram comme le grand footballer de l’équipe de France. Le tombeur du Brésil à la coupe du monde de 1998. Je le dis tout bas sachant le fanatisme de mes compatriotes pour l’équipe du Brésil. Mais aujourd’hui nous sommes tous fanas de Thuram!

Vous allez donc faire connaissance avec Lilian Thuram, l’écrivain. Celui qui dans un livre tout à fait original, et fort de ses expériences personnelles, s’est lancé dans une bataille contre le racisme. Contre tous les racismes, ceux qui déshumanisent, délégitiment, désacralisent l’homme et la femme dans ce qu’ils et elles ont de plus précieux, leur intelligence, leur dignité, leur humanité.

C’est le problème profond de l’altérité, de l’autre. Comment le voit-on? Comment la voit-on? Et comment on nous a appris à le ou la voir? La couleur de la peau? La texture des cheveux? Le prognathisme du visage et la courbe du nez? L’épaisseur des lèvres?

Et surtout comment tout cela habite notre imaginaire, nos rêves, notre psyché. Nos manières de voir et d’agir.

Nous avons tous été colonisés, et c’est en cette période qui a duré plusieurs siècles que sont nées les théories, les idéologies, car il fallait justifier la supériorité et l’infériorité. Pour que la chair de l’homme et de la femme deviennent marchandise.

Et on a créé le Noir. Et le Blanc. Dans sa terre d’Afrique, le Noir ne se savait pas noir. Il était, tout simplement. Dès lors qu’on a fait de lui un captif, qu’il et elle ont été enchaînés, vendus, battus, pour produire gratuitement de la richesse, il fallait qu’il ait une couleur, et son maître une autre, différente de la sienne. Pour bien marquer la différence, la hiérarchie, et la distance ainsi créées.

Un vieux débat. Avant même le Noir. Il y eut l’Indien. L’autre. Qu’on se souvienne de la fameuse controverse de Valladollid en 1550, entre Gines de Sépulveda et Las Casas. Les Indiens ne sont pas des hommes, ils sont inférieurs, anthropophages. Ils et elles marchent nus. Ils ne connaissent pas Dieu. Et l’argument de Las Casas, évêque de Chiapas, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Un vieux débat, mais une vieille histoire. Car on n’en est pas sorti. Est-ce pour cela qu’il faut en parler. Eduquer. Oser dire, oser débattre. Pour casser les tabous et les vieilles barrières pourries mais qui ont la vie dure.

Et c’est justement ce que tente de faire Lilian Thuram. Une longue traversée d’étoiles qui commence avec Lucy. L’australopithèque qui a prouvé que tout a commencé en Afrique et que le bassin génétique de l’humanité tout entière a une origine unique africaine. Plus on le saura, plus on se reconnaîtra. Peut-être.

J’ai lu Thuram. Et je le relirai. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Frantz Fanon qu’il faut lire et relire aussi, et qui est bien sûr une étoile du livre.

Fanon, Peau noire masques blancs. Ecoutons, d’abord Thuram:

« Tant que nous serons prisonniers de l’idéologie des scientifiques du XIXème siècle qui ont classifié les femmes et les hommes en « supérieurs et en « inférieurs », nous ne pourrons pas comprendre que l’âme noire, le peuple noir, la pensée noire n’existent pas plus que l’âme blanche, le peuple blanc ou la pensée blanche. Tout cela n’est que jeu de construction. Le noir n’est pas plus que le blanc, le blanc n’est pas plus que le noir, il n’y a pas de mission noire, il n’y a pas de fardeau blanc, pas d’éthique noire, pas d’intelligence blanche. Il n’y a pas d’histoire noire, ou d’histoire blanche. C’est tout le passé du monde que nous devons reprendre pour mieux nous comprendre et préparer l’avenir de nos enfants. »

Et comme en écho, en résonance pure, écoutons Fanon:

« Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre…

Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte…

Dois-je sur cette terre, qui déjà tente de se dérober, me poser le problème de la vérité noire?

Dois-je me confiner dans la justification d’un angle racial?

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race…

Il n’y a pas de mission nègre; il n’y a pas de fardeau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal; un monde où l’on me réclame de me battre; un monde où il est toujours question d’anéantissement ou de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence; dans un monde où l’autre, interminablement, se durcit….

Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberté qui me renvoie à moi-même…

… Mon ultime prière:

   O mon corps, fais de moi-même toujours un homme (j’ajouterai, une femme!) qui interroge! »

Je vous remercie.

 Michèle Duvivier Pierre-Louis »

 Source: Fokal.org
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